NADEGE BERAUD KAUFFMANN

GENEALOGIE ET HISTOIRE

OLYMPE DE GOUGES / MARIE GOUZE

1748 – 1793

 

La vie parisienne 1770 - 1793

 

Les premières années à Paris

A la fin des années 1760, alors qu’elle était jeune veuve et déjà mère, Marie Gouze aurait suivi sa sœur Jeanne et son mari Pierre Reynard qui décidèrent de s’installer dans la capitale. Elle aurait vécu chez eux quelques temps avec son fils Pierre Aubry âgé de deux ou trois ans. Il existe une autre version, plus romanesque, de son arrivée à Paris : elle serait partie avec son riche amant Jacques Bietrix de Rozières, dirigeant une importante compagnie de transports militaires!

Marie prit bientôt le nom d’ « Olympe de Gouges » composé du prénom de sa mère qu’elle trouvait très beau et de son nom de famille orthographié de la même manière que dans certains registres d’état civil de Montauban. La particule qu’elle ajouta lui servit probablement à conforter son introduction dans les milieux bourgeois et aristocrates de Paris et peut-être à légitimer ses origines qu’elle revendiquât par la suite.

On ne connaît que très peu de détails sur sa vie durant les années 1770. De nombreux auteurs - dont l’écrivain Restif de la Bretonne- qui ne portaient pas Olympe dans leur cœur affirmèrent qu’elle fut d’abord prostituée ; d’autres plus pudiques ou plus modernes préférèrent la qualifier de libertine ou de courtisane. Il est certain qu'elle était peu fortunée, veuve avec un jeune enfant à charge et avait besoin de protecteurs ! Jacques Bietrix de Rozières demeura son amant et lui assura un soutien financier sans faille malgré le refus qu’elle présenta à sa demande en mariage. Elle fréquenta l’aristocratie parisienne et ses salons où elle se familiarisa avec des hommes et femmes de lettres : vers l'âge de trente ans, elle se lança elle aussi dans l’écriture confortée par sa probable filiation avec le dramaturge Lefranc de Pompignan.

Charles Monselet, auteur du XIXe siècle plutôt admiratif de la Montalbanaise, semble bien résumer sa vie parisienne : celle qu’il qualifia d’ « Amazone littéraire » fut d’abord femme galante, puis femme de lettres et enfin femme politique.

 

 

Son petit théâtre, ses premiers écrits littéraires pour l’abolition de l’esclavage et ses relations avec la Comédie française

Olympe monta son propre théâtre itinérant qui se produisait à Paris et dans sa région et put ainsi faire représenter plusieurs des ses pièces. Son fils Pierre Aubry fit partie des comédiens de sa troupe.

Elle ne fut pas un grand auteur mais elle rédigea de nombreux ouvrages dont l’un des plus appréciés fut une pièce de théâtre intitulée « Molière chez Ninon », écrite en 1788. Par ailleurs elle proposa à de maintes reprises des œuvres à la Comédie française afin qu’elles fussent jouées. Mais ses relations avec l’institution furent pour le moins houleuses.

Son premier drame « Zamor et Mirza ou l’heureux naufrage » qu’elle présenta à la Comédie fut longtemps laissé de côté. Elle dut se faire l’alliée et amie du poète Antoine-Marin Lemierre, de l’écrivain Louis-Sébastien Mercier et de l’auteur Charles Palissot de Montenoy afin que sa pièce fût examinée. Elle dénonça par la suite le népotisme et toutes les flatteries nécessaires pour se faire accepter de l’institution ce qui ne l’empêcha pas dans son Testament politique de léguer une centaine de manuscrits à l’institution. Après beaucoup de critiques et d’insistance – ses détracteurs masculins se plaignirent de harcèlement- sa pièce fut finalement acceptée et représentée en 1789 sous le titre « L’esclavage des Nègres ». Elle y défendait la liberté et la justice en dénonçant l’esclavagisme et le sort des Noirs dans la lignée de certains auteurs des Lumières. Mais le système de passe-droits qu’elle dénonçait à la Comédie ne fut sûrement pas la seule raison du report permanent de la représentation de cette pièce avant la Révolution : le Code Noir édicté par Louis XIV était encore en vigueur et les grandes familles nobles possédaient des exploitations dans les colonies où la main d’œuvre était principalement constituée d’esclaves. Il eût été dangereux d’aller à l’encontre de ce système et de le critiquer au risque de se mettre à dos les plus puissants personnages du pays!

Il semble qu’Olympe s’estimait lésée surtout parce qu’elle était une femme -ce qui était sûrement vrai aussi, au moins en partie- et quelques années après ses déboires avec la Comédie, elle proposa la création d’un Théâtre français dans lequel ne seraient produits de préférence que des œuvres d’auteurs féminins.

 

 

L’enthousiasme des débuts de la période révolutionnaire

L’engagement politique  

Olympe écrivait beaucoup à cette période et parût enjouée lors des premiers événements révolutionnaires : elle s'engagea en politique. Partisane d’une monarchie constitutionnelle, elle manifestait de l’admiration pour le roi et la reine. Elle faisait parvenir de nombreuses brochures aux députés de l’Assemblée nationale dont elle se plaignait cependant de l’indifférence : malgré le vent de liberté qui soufflait alors sur la France, une femme qui s’exprimait en politique avec autant d’insistance passait pour une hystérique ou une folle ! Elle se fit par ailleurs railler par nombre de journaux de l’époque, dans lesquels on l'attaquait non pas sur ses propos mais sur son physique et sa façon de se vêtir.

Elle souhaitait aussi défendre les plus fragiles : préoccupée par le sort de ses concitoyens les plus pauvres, elle proposa la création d’une caisse patriotique en leur faveur. Cette idée, développée dans une brochure politique intitulée « Lettre au peuple » parut dans le Journal général de France. Dans une seconde brochure sur la même thématique elle allait plus loin en proposant des réformes sociales importantes. Elle adressa régulièrement ses propositions aux représentants du peuple qui cependant n’en tinrent jamais compte.

Proche des idées des Girondins, Olympe critiqua vertement l’action des citoyens Montagnards Robespierre et Marat. Dans un pamphlet virulent intitulé « Les fantômes de l’opinion publique », elle compara Marat à « un avorton de l’humanité qui n’a ni le physique ni le moral de l’homme ». Dans son « Pronostic sur Maximilien Robespierre par un animal amphibie », qu’elle signa Polyme, elle s’exprimait ainsi : « Tu te dis l’unique auteur de la révolution, tu n’en fus, tu n’en es, tu n’en seras éternellement que l’opprobre et l’exécration… ».

 

La défense des femmes

Elle était admiratrice de Condorcet et de ses écrits notamment un ouvrage de 1790 intitulé « Sur l’admission des femmes au droit de cité » dans lequel il défendait le droit de vote des femmes. Elle fut à l’origine de la création de plusieurs Clubs révolutionnaires féminins dont l’existence fut toutefois éphémère puisqu’ils furent interdits par la Convention dès 1793.

En septembre 1791, elle dédia à la reine un texte en dix-sept articles intitulé « Déclaration  des droits de la femme et de la citoyenne » et rédigé sur le modèle de la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » proclamée le 27 août 1789. Elle y dénonçait l’inégalité persistante entre le traitement réservé aux hommes et celui des femmes encore dénuées de droits politiques et juridiques : "Homme, es-tu capable d’être juste ? C’est une femme qui t’en fait la question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi ? Qui t’a donné le souverain empire d’opprimer mon sexe ? Ta force ? Tes talents ? Observe le créateur dans sa sagesse ; parcours la nature dans toute sa grandeur, dont tu sembles vouloir te rapprocher, et donne-moi, si tu l’oses, l’exemple de cet empire tyrannique ».

Dans le postambule, elle invitait la gent féminine à défendre elle-même sa cause : « Femme, réveille-toi… », « O femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la Révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé ». Outre la critique de la Révolution qui n’a pas amené à un traitement égalitaire entre les hommes et les femmes, Olympe demandait aux femmes elles-mêmes de réagir. Elle se rendait bien compte qu’il était difficile alors de faire évoluer les mœurs et subissait d’ailleurs d’âpres critiques de la part de femmes qui jugeaient son action et son comportement déplacés.

Elle proposa le texte sous forme de projet à la Convention qui, sans surprise, le refusa.

 

Son arrestation et sa condamnation

Elle envoya une lettre officielle à la Convention pour dénoncer la future exécution du roi dans laquelle elle affirmait : « Il ne suffit pas de faire tomber la tête d’un roi pour le tuer. Il vit encore longtemps après sa mort, mais il est mort véritablement quand il survit à sa chute ». Olympe continua de défendre le souverain malgré les risques évidents encourus : son opinion allait en effet à l’encontre de celle des clubs et des journaux de l’époque. Le 16 décembre 1792 alors que se déroulait le procès royal, elle se proposa comme son avocat aux côtés de Malesherbes, demande qui fut bien sûr rejetée avec mépris. Les menaces des armées des monarchies européennes rendaient nerveuse la Convention ; parmi les motifs d’arrestation et de renvoi devant les tribunaux révolutionnaires, crées en 1792, figurait justement la défense du roi et du retour de la monarchie. La loi du 10 mars 1793 stipulait entre autres que le tribunal criminel extraordinaire était compétent pour juger de « toute entreprise contre-révolutionnaire, de tout attentat contre la liberté, l’égalité, l’unité, l’indivisibilité de la République, la sûreté intérieur et extérieure de l’Etat et de touts les complots tendant à rétablir la royauté ou à établir tout autre autorité attentatoire à la liberté, à l’égalité et à la souveraineté du peuple ». La défense de la monarchie constitutionnelle par Olympe- qui par ailleurs en disait probablement trop sur Robespierre… -  fut manifestement utilisé comme prétexte juridique à son arrestation. Elle fut donc emportée par les querelles fratricides entre révolutionnaires, elle qui au printemps 1793 dénonçait encore la montée en puissance des Montagnards et prédisait comme d’autres Girondins l’arrivée d’une dictature.

Elle fut arrêtée le 20 juillet 1793 alors qu’inlassablement elle s'affairait à l’affichage d’un énième placard politique intitulé « Les trois urnes ou le salut de la Patrie ». Elle fut condamnée à mort le 2 novembre par le tribunal révolutionnaire de Paris et tenta de se sauver en se déclarant enceinte. Nul ne sait si cela était vrai ; en tout cas le lendemain elle fut tout de même menée à l’échafaud où elle se serait écriée avant de mourir « Enfants de la patrie, vous vengerez ma mort ». Son exécution fit écho à l’article dix de sa Déclaration : « La femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la tribune.. ». Elle n'obtint jamais le second.

 

 

Après sa mort

Le lendemain de son exécution, le procureur Chaumette, dont les propos furent retranscris dans « La feuille du salut public », s’exprimait de façon peu amène sur Olympe : « Elle voulut être homme d’Etat et il semble que la loi ait puni cette conspiratrice d’avoir oublié les vertus qui conviennent à son sexe ». Le même jour, il rabroua une députation de femmes en bonnets rouges en ces termes : « Rappelez-vous l’impudente Olympe de Gouges qui, la première, institue des sociétés de femmes, qui abandonne les soins de son ménage pour se mêler de la République et dont la tête a tombé sous le fer vengeur des lois ».

De nombreux auteurs portèrent par la suite un jugement sévère sur son action, dont le plus connu est l’historien Jules Michelet : dans un ouvrage de 1855 intitulé « Les femmes de la Révolution », l’écrivain pensait qu’Olympe de Gouges, prostituée et hystérique de son état manifestait une « véhémence méridionale » et était une « faible tête (qui) ne comprenait pas », sous influence donc. Afin de jeter un discrédit total sur sa personne, il affirma qu’elle fut reniée même par son fils et eut peur de la mort…

Fort heureusement ce mépris hérité des propos de ses détracteurs et manifestée à l’égard de la montalbanaise s’atténua quelques années après lorsqu’on se pencha plus sérieusement sur son histoire. Elle est par exemple considérée comme l’une de première féministe au même titre que Théroigne de Méricourt et Rose Lacombe par Léopold Lacour dans son livre paru en 1899 : « Les origines du féminisme contemporain : Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt et Rose Lacombe ». Il en parlait comme d’une « femme émancipée du siècle dernier », « aïeule du féminisme ». Par ailleurs si l’on se penche sur la littérature féminine du XIXe siècle, moins connue du grand public, l’on se rend compte que l’action d’Olympe de Gouges est parfois citée en exemple. La féministe Jeanne Deroin rappela dans son « Almanach des femmes » de 1853, alors qu’elle évoquait la Révolution de 1848, que « Plusieurs ont dû, à l’exemple d’Olympe de Gouges, payer de leur vie même leur dévouement à la justice et à la vérité ».

 

 

Revenons sur…

Son physique

Plusieurs portraits d’Olympe de Gouges furent réalisés à la fin du XVIIIe siècle. Elle apparaît comme une très belle femme ce qui correspond aux témoignages de ses protecteurs, notamment celui du Chevalier de Cubières qui fut longtemps l’un de ses amis les plus proches.

Beaucoup de commentaires moins flatteurs circulèrent toutefois sur le physique d’Olympe et sa manière de se vêtir : la critique sur le physique est la plus facile même de nos jours. Mais encore plus à une époque où les femmes devaient bien se tenir et se vêtir selon de nombreux codes correspondant à leur place dans la société. Dans ses « Mémoires », le comédien Fleury très critique et railleur à son égard affirmait qu’elle « parlait beaucoup à la fois » et trouvait qu’elle s’habillait avec originalité. Il se demandait « pourquoi la gaze libre et indépendante bouillonnait sur sa tête et lui donnait l’apparence d’une femme qui aurait reçu sur les cheveux toute la mousse du savon d’un plat à barbe ? C’est qu’elle ne voulait point gêner la circulation du sang et sur leur siège principal obstruer les idées ».  Charmant, mais il ne fut pas le seul ! Des journaux également la moquèrent sur son maintien et sa maigreur, sa façon de s’habiller : son port fut comparé à celui des « tambours-majors à la tête de leurs troupes bruyantes » : et oui, elle paraissait ne pas avoir sa langue dans sa poche ! Sa poitrine « remarquable par la plus grande concision s’étoffait d’un corset garni… ». Cela sous-entend qu’elle aurait eu recours à des artifices pour rendre sa poitrine plus attrayante…

Au contraire Mary-Lafon, auteur et historien du XIXe siècle, dans la lignée de ces auteurs qui réhabilitèrent Olympe de Gouges le siècle suivant sa mort, la décrivit de manière flatteuse justement d’après l’un de ses portraits qu’il retrouva à Paris.

 

Les relations avec son fils, Pierre Aubry

Pierre n’était âgé que de quelques années lors de son arrivée à Paris: sa mère le confia très souvent à la famille de ses grands-parents paternels. C’est son petit-fils qu’Olympe ne connût peut-être pas qui témoigna de la relation mère-fils quelques années après la mort de Pierre, dans un échange épistolaire avec un généalogiste. Il affirma que Pierre s’était parfois senti abandonné par sa mère.

Au lendemain de l’exécution d’Olympe, Pierre désavoua en effet ses écrits, approuva sa condamnation et alla jusqu’à déclarer qu’il ne la reconnaissait même pas comme sa mère… Les détracteurs d’Olympe s’empressèrent d’ailleurs de reprendre ses propos pour affirmer qu’elle était une mauvaise mère. Peut-être la détestait-il suffisamment pour tenir de tels propos ? Ou plus probablement la mauvaise réputation de sa mère l’avait t’elle poussé à ce jugement radical pour se protéger d’une éventuelle disgrâce ? Il fit en effet une carrière militaire et fut suspendu à deux reprises en 1793, lors de l’arrestation d’Olympe et peu avant son procès. Il fut finalement réintégré et mourut en 1804 ou 1805 alors qu’il était général divisionnaire et gouverneur de la Guyane française.

 

 

Olympe de Gouges est reconnue depuis de nombreuses années comme l'une des pionnières du féminisme en France. Certains réclament même son entrée au Panthéon...affaire à suivre.

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Bibliographie et sources historiques

-       - Archives municipales de Paris, acte de décès de Marie-Olympe de Gouge du 13 brumaire An II (3 novembre 1793), cote V3E D392,

-    - « Une féministe sous la Révolution » in Journal des débats politiques et littéraires, numéro du 2 septembre 1898, rubrique variétés p3, disponible sur www.gallica.bnf.fr,

-    - Léopold Lacour, « Les origines du féminisme contemporain : Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt et Rose Lacombe », Paris, 1899,

-     - « Mémoires de Fleury de la Comédie française, première série 1757-1789 », Paris, 1847, disponible sur www.gallica.bnf.fr,

-     - Charles Monselet, « Les originaux du siècle dernier, les oubliés et les dédaignés », Paris, 1864, disponible sur www.gallica.bnf.fr,

-   - « Biographie nouvelle des contemporains ou dictionnaire historique et raisonné de tous les hommes qui, depuis la Révolution française, ont acquis de la célébrité par leurs actions, leurs écrits, leurs erreurs ou leurs crimes, soit en France soit dans les pays étrangers », tome I, Paris, 1820,

-     - Jules Michelet, « Les femmes de la Révolution », Paris, 1855, disponible sur www.gallica.bnf.fr,

-    - « Histoire parlementaire de la Révolution française ou Journal des assemblées nationales depuis 1789 jusqu’en 1815 », T31, Paris, 1837, disponible sur www.gallica.bnf.fr,

-    - Un ouvrage plus récent présente différents points de vue sur Olympe de Gouges par trois auteurs du XIXe siècle : « Mary-Lafon, Edouard Forestié, Raoul Verfeuil, trois présentations d’Olympe de Gouges », La Brochure, 2009.